Lamia caressa son ventre rebondi d’une main, l’autre occupée à serrer celle de son petit ami. Elle sourit, pensant au moment où elle tiendrait ses jumeaux dans ses bras, leur parlant de leur grande soeur, comme elle aurait aimé qu’ils la connaissent... Tout en sachant que ça n’arriverait jamais.

Tessa Purple, âgée actuellement de dix-sept longues années. Portée disparue depuis ses cinq ans. On ne l’avait jamais retrouvée et on ne la retrouverait probablement jamais. Jamais. Tant de chemins effacés de la carte, un beau jour d’été. Un jour comme les autres. Jack revenait à la maison, accompagné de ses jumelles, aussi étrange que ça puisse paraitre. Lewma peignait tranquillement, installée dans l’atelier au fond du jardin. Alexandre débutait un nouveau roman de science-fiction. Margot préparait le repas du soir. Et Lamia... Lamia. Elle « bidouillait des bidules », se défoulant sur eux, se libérant de toute la rage qu’elle pouvait contenir.

Le cadet de la deuxième génération était venu la chercher, ce jour-là, hurlant comme un hystérique, disant que sa fille n’allait pas bien du tout. Qu’elle saignait. Des yeux, du nez, de la bouche, des oreilles. Qu’elle se vidait de son sang, et qu’elle avait besoin de sa mère, de celle qui portait le Démon en son oeil violet.

Et elle avait courut. Oh, oui, elle avait courut. À s’en faire mal aux jambes, à en perdre tout son souffle. Elle avait courut plus vite que le coloré, elle qui n’avait jamais été un tant soit peu sportive.

Les membres devenus douloureux, elle se précipitait, se propulsait jusqu’au bâtiment principal, où se trouvait la nursery, où sa fille souffrait. Trop loin, beaucoup trop loin. Trop de mètres à parcourir.

Elle ne réfléchissait plus. Elle n’entendait plus que les battements de son coeur, pulsant à une vitesse folle. Elle ne sentait plus que sa peur, cette panique la tiraillant, brûlant tout de l’intérieur. Elle ne voyait plus que son itinéraire, bien ancré dans son regard affolé, ses iris à la couleur imperceptible.

Elle franchit l’entrée, bousculant tout sur son passage. Dont la doyenne, qui l’arrêta d’une main sur son épaule, d’une tête se secouant en tout sens, de nombreuses larmes bordant ses beaux yeux verts. Alexandre se précipita vers elle, la prenant contre lui, les joues trempées. Il tenta de les cacher, mais elle vit clairement l’eau salée luisant sous la lumière tamisée des bougies sur le mur. Elle frappa son torse musclé de toute sa maigre force, laissant s’échapper un pathétique cri de détresse qui la fit s’écrouler au sol, entraînant son amant avec elle dans sa chute. Elle se débattit avec plus de vigueur. Mais rien à faire, il la maintenait fermement, ne la lâchant sous aucun prétexte, ignorant ses supplications.

Il n’avait pas ce droit ! Ce droit de l’empêcher de porter secours à sa petite fille, la chair de sa chair ! Il était tout de même de son devoir de mère de se rendre au chevet de son ange, de son enfant... Alors pourquoi la garder loin d’elle ? Et elle avait peut-être abattu son genou entre les jambes de l’homme, lui arrachant une grimace, ses bras ne quittèrent pas son dos.

La plus jeune du foyer la regarda, un large sourire sur les lèvres. Si on ne la maintenait pas de cette manière, elle se serait probablement jetée sur elle. Sourire ? En de telles circonstances ? Cette Lewma... Elle, elle se fichait qu’elle soit un portrait de la fondatrice, qu’elle soit revenue d’entre les morts. Elle la détestait tout simplement. Et c’est cette vérité qui la libéra de son emprise, sous les paupières grande ouvertes de la fillette, qui fuit en direction de la pièce la plus proche.

Soit la nursery.

Lamia poussa la violette sur le côté sans aucune douceur, espérant même lui faire mal, cherchant la bambine. Ni dans la chambre, ni dans la salle de jeux. Nulle part. Elle se retourna vers sa victime, lui criant, lui ordonnant de lui dire où elle avait mis Tessa. Alors, elle releva la tête et plongea son regard droit dans celui de la jeune femme, un air confiant peint sur ses traits. Elle jura à la mère apeurée qu’elle l’aurait vu.

- Lamia ?

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La voix d’Alexandre la ramena sur leur lit, sous leurs chaudes couvertures. Elle se blottit contre lui, poussant de petits cris qui alertèrent l’ascendante de celui-ci. La brune passa son nez par l’entrebâillement de la porte, demandant aux deux jeunes gens si tout allait bien.

L’héritier l’en assura et elle repartit comme elle était venue, partant probablement chercher la désormais adolescente, pour lui prouver qu’elle n’avait aucune raison de s’apitoyer sur son sort de cette manière. Mais si, elle en avait une ; sa fille ne se tenait pas juste là, à côté d’elle, discutant avec sa maman comme une fille normale.

Elle en venait à maudire toutes les divinités qu’elle connaissait de lui avoir présenté le père de ses trois enfants. Cette famille. Égoïste. Destructrice. Meurtrière. Semant le malheur partout où elle allait. À commencer par l’université où Circée avait fait ses études. Ah ! Pas un seul instant la possibilité que Cid n’appartienne déjà à quelqu’un ne traversa son esprit, lorsqu’elle lança son sort, lorsqu’elle utilisa son pouvoir sur un innocent n’ayant rien demandé à personne. Margot aurait dû vivre avec le bleuâtre, élever Lilas dans leur maison sur Sunset Valley. Et Aurora Skies ! Tellement... tellement de souffrance inutile. Jack, Lilas, Nérée, Nacre, Lune, Soleil. Emma. Greg. Lewma. Wilson, Sonata, Mathiew. Lysie, Melody. Tout le monde, tous ces Purple, ces Lyen, ces sirènes, ces êtres venus d’ailleurs.

Pourquoi existaient-ils ? De telles personnes ne devraient pas fouler le sol de cette Terre de leurs pieds maudits. Ils devraient rester chez eux, où on ne vieillit plus à partir d’un certain âge, où on peut utiliser ces étincelles comme on le souhaite. Où aucun humain ne risquerait la mort en saluant l’un d’eux. En demandant à son béguin, si timide, de lui apprendre à peindre, alors qu’elle savait déjà. Et très bien, en plus de ça. Classique. Le rougeâtre n’avait pu lui refuser, acceptant innocemment. À cet instant, elle ne savait pas, n’avait pas pris conscience d’à quel point sa famille s’avérait dangereuse, qu’elle scellerait son destin en y entrant. En tentant de se rapprocher d’un garçon.

- J-je pensais... qu’on pourrait les appeler comme les parents de Circée... continuer dans la même ligne de prénoms... fit-il en essayant de trouver un sujet de conversation plus ou moins stable.

Circée. Encore et toujours Circée. Ils en venaient toujours à elle. Pourquoi n’arrêtaient-ils pas ? Elle était morte et enterrée depuis des lustres, maintenant ! Et pourtant on la vénérait, comme si quitter son chez soi pour un fichu bouquin faisait d’elle une légende.

- Et puis ça ferait plaisir à Nawel...

Tiens. Parlons-en de cette gamine. Elle leur était si attachée qu’elle ne pensait nullement aux conséquences. Non, elle les protégeait coûte que coûte, devenant tout ce qu’elle-même détestait si on osait toucher un seul de leurs cheveux. Elle était peut-être pire qu’eux. Parce qu’elle pouvait tout stopper, mais elle ne faisait rien, regardait les générations se succéder, leur pouvoir augmenter.

Lamia secoua donc la tête, les sourcils froncés. Non, elle ne voulait pas lui faire plaisir. Elle ne se souciait pas de la petite Ashbrooks, alors pourquoi voudrait-elle faire naître un sourire attendri sur ses lèvres ?

- T’oublies que c’est ma famille, que c’est moi qui décide, et sur ces mots, son ton se durcit, devenant autoritaire.

Avant, Alexandre lui aurait juste livré quelques arguments peu convaincants, maladroits. Avant, il n’aurait jamais levé le ton sur sa petite amie endeuillée. Avant, il était humain. Il pensait, ressentait, respirait, vivait comme un humain. Mais voilà, on était tombé en plein cliché, ne manquait plus que les bouteilles vides. Maintenant, il profitait de son statut d’héritier, de Purple.

Mais il était Alexandre. Alexandre, la cinquième génération. Alexandre, le parfait Alexandre. Timide tout en étant à la fois extraverti, juste comme il faut. Les yeux verts de son paternel - encore une victime à lister. Et puis la tignasse, aussi. Cette tignasse qui lui valait son rôle d’héritier. Plus jeune, il les portait noirs, parce que putain, il ne voulait rien de tout ça. Il n’était pas une marionnette dont on pouvait tirer les ficelles pour obtenir ce que l’on veut de lui. Mais voilà, on était tombé en plein cliché. Encore. Et il avait changé. Alexandre n’était et ne serait plus. Plus qu’un pantin au service de sa majesté Circée. Nawel.

Parce qu’au fond, elles n’étaient qu’une. Qu’une seule chose manipulatrice au sourire hypocrite, aux valeurs faussées. Cette famille. Cette putain de famille colorée, violette. Ces putains de six générations.

Ah non.

Oui, c’est vrai.

Et demi. Cinq et demi. Tessa reposait au fond de l’océan. Mais ça, personne ne le savait, personne n’avait été mis au courant. Pas même sa mère, cette putain de mère irresponsable qui ne faisait que se languir de sa fille. Elle ne la cherchait même plus. Parce que ça faisait mal, et parce qu’au fond, elle était toujours cette adolescente naïve vivant son premier amour.

Au fond.

Au fond, la seule façon de leur échapper était de rattraper la Faucheuse, de lui tendre la main et de plonger sous terre. Six pieds sous terre, bouffés par les vers, là où ils vous oubliaient sans scrupule. Ils ne pleuraient que pour donner une belle, une magnifique image d’eux-mêmes, que pour sauvegarder les apparences. Ils ne l’aimaient pas, ne l’aimeraient jamais.

Alexandre aurait pu, mais voilà.

Au fond, elle était beaucoup trop lâche pour se donner la mort.

Et il y avait cette idée, qui trottait dans le fond de son esprit. Ils la ressusciteraient pour la tuer, pour mieux la voir souffrir, pour ôter l’étincelle de vie qui brillait encore dans son regard.

Si cette étincelle existait encore.

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Lamia, la pauvre Lamia. Elle n’était plus qu’une... loque, qu’une coquille vide. Le travail aurait commencé qu’elle ne remarquerait rien. Qu’elle ne remarqua rien, sur le coup. Puis la douleur. Cette douleur délicieuse. Atroce. Ses jumeaux pointaient le bout de leur nez rosé. Elle alerta la marionnette, qui l’emmena, jouant de nouveau. La portant dans ses bras sans lui demander son avis. Jamais. Le parfait Alexandre la posa sur la banquette arrière et appela Margot. Il n’irait pas avec elle, ne lui tiendrait pas la main et n’assisterait pas à la naissance de deux meurtriers. Les Purple n’étaient que ça. Mensonge. Et elle espérait, en cet instant douloureux, qu’ils tomberaient. Et que Margot partirait. Qu’elle partirait. Que la prochaine victime ne les rencontrerait jamais. Eux, qui devaient mourir, jusqu’au dernier. Sans pitié. Elle croisait les doigts pour que ses enfants ne voient pas la lumière du jour.

Mais la partie continuait.

Maëlle et Danny Purple ne verraient jamais Tessa.

Leur faute.

Sa fille.

Leur faute.

Pas celle de ce démon.

Leur faute.

À eux.

Eux seuls.

Maëlle et Danny Purple, qu’elle étouffa sous l’oreiller de son inconfortable lit, lorsqu’on vint les lui porter. Innocemment, elle avait demandé si elle pouvait être seule avec eux. Deux minutes.

Alexandre n’était pas là pour intervenir.

Personne.

Juste elle et ses jumeaux. Leurs jumeaux. Ces futurs monstres, qu’elle pouvait encore sauver. Et elle le ferait, les larmes dévalant ses joues, sa mâchoire carrée, s’échouant dans ses longs cheveux colorés. Auparavant bruns. Voilà d’où son aînée tenait sa couleur.

Maëlle et Danny Purple, trois jours et déjà six pieds sous terre.

Elle feignit. La détresse. L’innocence. Elle n’y était pour rien ! Elle n’avait pas eu le temps d’appeler à l’aide qu’ils étaient morts. Mais voilà, les docteurs, les médecins, les infirmières, personne ne s’avérait doté d’une faible intelligence, en dessous de la moyenne. Ils n’étaient pas stupides. Deux nouveaux nés en pleine santé, en pleine forme, qui les lâchaient, comme ça ?

Non. Juste, non.

Mais on ne dit rien, parce que ça semblait si vrai. Parce qu’on voulait le croire. Croire que les gens ne touchaient pas aux enfants. Que leur maman n’était pas devenue si folle qu’elle n’en avait plus rien à foutre de sa chair. Parce que personne ne voyait la culpabilité. Ou la voyait autrement. Ou encore ne la voyait pas, l’ignorait, ne voulait pas.

Les funérailles eurent lieu. Et celle sur qui le destin s’acharnait ne se pointa pas, restant sous ses draps, pleurant. Pleurant, pleurant et pleurant. Oh, oui, elle pleurait, à tel point qu’elle n’en aurait bientôt plus, de larmes. Elle pleurait. Non pas de tristesse, comme on pourrait le croire, mais de soulagement. Et ça, tout le monde le vit. Sans exception. Aucune preuve, juste ça. Ça et puis le désir de vengeance. Ces bambins, ces deux adorables bambins. Mignons. Monstrueux. Ignobles. Assassins de trois pommes.

Ils ne feraient de mal à personne. Juste à elle.

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Meurtrière.

Lamia n’était plus. Ne restait plus que son enveloppe, flottant au-dessus du sol, observant, devenant chaque jour un peu plus aliénée, bonne pour l’asile qu’on disait. Mais non.

Lamia n’était juste... Plus.

Plus rien.

Rien que la meurtrière de ces bambins. Peut-être celle qui fit sauter cette famille. Ces égoïstes. Eux. C’était eux les monstres. Pas elle, qui sauvait l’humanité, lui rendant un fief service. Le sang ne devait plus couler inutilement.

Mais une main vint. Un objet tranchant. Une gorge tendue. Un mouvement sec. Aucun remord. Aucune pitié. Juste un cadavre. Juste elle.

Tessa, Maëlle, Danny, Lamia.

Ils n’étaient et ne seraient plus. Alexandre ne pleurait pas, il souriait, fier. Fier. L’humain n’était plus. Il avait disparut il y a des décennies de là, quittant le navire, repartant à la nage sans bouée de secours. Mais l’humain ne savait pas nager. Et il en paya le prix. L’humain ne reviendrait pas, comme les petits de la sixième génération. Il n’y aurait pas de septième, humains ou pas. Un Purple n’était pas humain.

"When you were standing in the wake of devastation
When you were waiting on the edge of the unknown
And with the cataclysm raining down, insides crying save me now”

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Changement radical, vous me direz :3

On voit enfin la vraie nature des Purple, joie, j'aurais dû faire ça avant. Quoiqu'il en soit, j'ai écrit ça y'a genre deux mois, à la base il devait y avoir quatre articles d'un coup (un sur chaque personne vivant dans le foyer), mais en stagnant dans l'écriture, je risquais de bloquer ma collaboratrice (et ça fait presque un an que je fous rien ici, mais passons). Ouais, ma collaboratrice. C'était prévu y'a un sacré bail, et maintenant on peut commenceeer. Dans quelques màj pour moi, mais bref o/

Vous pensez quoi des jumeaux ? Moi je les trouve juste adorables *^*
Je crois que z'avez compris que, du coup, c'est ma petite Tessa l'héritière (comment ne pas respecter sa propre règle). Morte elle aussi, mais n'oublions pas la rousse/violette qu'est Moonlight.

J'ai pas grand chose à dire, donc, sur ceee... au revoiiir ♥